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Philosophie et psychanalyse chez Canguilhem

Présenté par Michele Cammelli et Livio Boni

Jeudis 20 mars, 10 avril et 17 avril de 14h à 16h

Campanile du 8e étage des Grands Moulins (bâtiment C)

Esplanade des Grands Moulins

La séance du 10 avril aura lieu dans la salle 277 F

Halle aux Farines, 2e étage, hall F

10 esplanade des Grands Moulins – Paris 13e

Métro « Bibliothèque François Mitterrand »

 

L’absence quasi totale des références explicites à Freud et à la psychanalyse dans les écrits que Canguilhem a publiés tout au long de sa vie est apparemment inexplicable. La révolution freudienne est à la fois une révolution de la pensée du vivant (qui se fait par l’élaboration de la “théorie des pulsions” et de la notion de “pulsion de mort”) et une révolution du statut de la médecine (qui se fait par la subversion analytique la relation de “transfert” entre le patient et le médecin). Comment se fait-il qu’un philosophe comme Canguilhem, qui a pris la décision de se consacrer à une réflexion sur les fondements de la biologie et de la médecine au même moment où la psychanalyse commence à perturber de l’intérieur la philosophie française (notamment grâce à Bachelard), n’en parle presque jamais? De quoi témoigne ce silence philosophique? D’une simple distance que la philosophie de Canguilhem veut garder vis-à-vis de la psychanalyse? Ou plutôt au contraire, d’une proximité si radicale qui fait que le philosophe préfère rester discret sur la psychanalyse jusqu’à que la position “extrême” qu’elle occupe dans sa propre démarche philosophique n’ait pas été résolue ?

Quelques signes extérieurs au travail d’écriture publié en 1943 à partir de l’essai sur le normal et le pathologique nous font pencher plutôt pour la deuxième hypothèse. De manière indirecte, il encouragera, soutiendra et suivra très attentivement une démarche systématique de théorie de la psychanalyse comme celle de ses deux élèves en philosophie Laplanche et Pontalis. De manière directe il sollicitera un travail historique et épistémologique sur la psychanalyse comme celui fait par Elisabeth Roudinesco.

Le « Fonds Georges Canguilhem », qui a été institué en 2005 par le CAPHES (Centre d’Archives de Philosophie d’Histoire et d’Édition des Sciences) et qui contient tous les écrits inédits du philosophe, nous permet aujourd’hui d’entrer, par la voie directe d’une écriture restée inédite, dans les méandres de ce rapport discret que la philosophie de Canguilhem a entretenu avec la psychanalyse.

Notre séminaire sera entièrement consacré à un moment précis que l’on peut considérer comme crucial dans la démarche philosophique de Canguilhem, le moment où il est en train d’écrire, en 1943, sa thèse de doctorat en médecine sur la question du normal et du pathologique. Au cours de la même année, il assure un enseignement de logique à la faculté de Strasbourg sur « Les normes et le normal ». Les notes inédites de ce cours témoignent d’une confrontation métaphysique avec la psychanalyse qui, dans l’essai publié en 1943, restera dans les plis de sa réflexion philosophique sur la biologie et sur la médecine. Comme nous le lisons dans l’Esquisse d’une théorie des valeurs comme fondement d’une théorie des normes, pour ce Canguilhem métaphysique qui accompagne discrètement le philosophe-médecin, il s’agit rien de moins que de poser la question : si l’on peut voir dans la psychanalyse une théorie des valeurs. C’est dans la confrontation avec la théorie des pulsions de Freud que nous trouvons, en même temps, la proximité et la différence de sa démarche philosophique vis-à-vis de la rationalité psychanalytique. D’après Canguilhem, la théorie freudienne des pulsions arrive à dégager la dynamique polarisée qui fonde tout jugement de valeur en révélant la relation d’opposition et de valorisation qui se produit entre l’objet et la pulsion. Ce qui se perd dans la théorie freudienne est, à son avis, le caractère immanent de cette production. L’instauration de la relation de valeur entre la pulsion et l’objet ne se fait pas en fonction de la satisfaction d’un besoin qui lui serait supposé extérieur. Il n’y a pas à proprement parler d’extériorité entre les besoins et les pulsions (Canguilhem parlera plutôt de « tendances ») qui les expriment. L’objet émerge en même temps que le besoin qui l’investit.

Nous essaierons de comprendre dans quelle mesure cette immanence radicale de l’approche freudienne aux pulsions est à l’œuvre dans l’essai sur le normal et le pathologique. Il nous semble que l’approche vectorielle de Canguilhem aux dynamiques normatives du vivant et aux changements pathologiques ne soit complètement étrangère à cette lecture cachée qu’il fait à la même époque de la psychanalyse. Nous essaierons aussi de comprendre quel est le statut de l’objet scientifique s’il est vrai que pour Canguilhem la condition de possibilité de l’entreprise scientifique est l’échec technique du vivant, à savoir une interruption radicale de son jugement.

 

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